Periple botanique : imaginer les paysages de demain
Première partie : Côte est
Préparation du voyage et confrontation des idées
Je me rappelle encore, nous étions début septembre 2023, l’été a été modérément chaud dans la région et je devais me rendre à Nantes pour assister aux premières assises internationales des paysages comestibles. En début d’après-midi, il faisait 36°. Dans le cadre de la rencontre nous visitions différents lieux de la ville de Nantes pour observer les aménagements qui ont été mis en place pour atténuer les îlots de chaleur. Nous nous sommes arrêtés dans un square où l’herbe est bien verte malgré les restrictions d’eau. Heureusement ce square est identifié comme îlot de fraîcheur et permet aux usagers de la ville de pouvoir faire une pause rafraîchissante.
Dans le cadre de ces assises nous avons pu entendre différents intervenants nous conter des expériences de plantations comestibles aux quatre coins de l’Europe. Le retour d’expérience est très intéressant et très important. Cela nous permet de nous projeter dans d’autres récits possibles.
C’est à la sortie de ces deux journées d’échanges et de rencontres que j’allais ensuite rentrer dans les préparatifs du voyage. J’avais une belle entrée en matière à partager à mes futures rencontres outre-Atlantique.
Le deuxième souvenir marquant de cette période, c’est l’arrivée de la pluie quelques jours après cette vague de chaleurs de fin d’été, pour ne plus s’arrêter pendant presque une année complète. L’automne 2023, le printemps et l’été 2024 ont été dans l’ouest de la France extrêmement pluvieux, provoquant des pertes de récoltes pour l’agriculture et des inondations à répétition.
A la recherche de nouvelles rencontres
Pendant cette période de préparation, je me suis plongé dans la littérature horticole américaine pour essayer de trouver des personnes à rencontrer. Nous avions décidé de vivre cette aventure en famille, j’étais donc accompagné de ma femme et de ma plus jeune fille.
Au fil de mes recherches, je suis tombé par hasard sur une association d’écopaysagiste. Ecological Landscaping Alliance. Et c’est en visitant leur site que j’ai découvert une liste de tout leurs adhérents. J’ai envoyé des demandes de rencontres et d’échanges et j’ai patiemment attendu des retours.
Finalement il ne ma pas fallu attendre très longtemps, le premier contact que j’avais identifié à été très réactif. C’était Evan Abrahmson. Un ancien photographe et vidéaste de la région de New York qui s’est reconverti en Ecological designer. Ensuite ce fut le tour de Carolyne Summer une architecte paysagiste qui travail uniquement avec des plantes natives.
Notre plan de voyage était de séjourné un mois et demi sur la côté Est dans l’état du Massachussets dans la ville de Holliston, puis de traverser le pays pour rejoindre la ville de Portland
Premières sensations nord-américaines
Le 7 mai 2024 nous partions de l’aéroport de Nantes pour rejoindre Montréal au Canada puis Holliston le lendemain.
Après les premières impressions sur la différence d’échelle et la grandeur du territoire, mon premier choc fut pour les arbres. Le premier trajet que nous avons réalisé entre la gare routière et le domicile de nos amis qui nous hébergeaient, m’a permis de voir de nombreux arbres tout au long de la route. Ces arbres étaient libres. Dans le sens où ils pouvaient se développer en fonction de leurs besoins. De grandes branches traversaient la route avec juste assez de place pour laisser passer les véhicules. On aurait pu dire que c’est parce qu’il a plus de place, mais pas seulement. Même aux abords des bâtiments et des habitations, de nombreux arbres se trouvent à proximité. Ma première impression a été de percevoir qu’il n’y avait pas cette peur que l’on peut ressentir en France autour du risque lié à la de chute d’arbres entiers ou de branches.
Le mois de Mai dans le nord-est des États-Unis correspond, en terme de saisonnalité, au mois d’avril en France. Nous avons donc vécu un deuxième printemps, où nous avons pu observer l’éclosion des bourgeons et le renouveau des plantes.
Première rencontre : agir concrètement pour le vivant
Notre premier rendez-vous à eu lieu avec Evan Abrahmson et son entreprise Landscape interraction. Il nous à proposé de le rejoindre sur la presqu’il du Cape Cod pour un chantier participatif de renaturation d’un bassin d’orage.
Landscape Interactions est une société de design d’espace basé sur la science. Elle propose des prestations de conception et de conseil pour créer des aménagements à partir de plantes sauvages locales. Evan collabore avec une collègue paysagiste qui crée les plans. La partie scientifique provient d’un entomologiste qui le conseille sur les plantes les plus importantes à utiliser pour les insectes. Nous avons eu l’occasion de participer à la première étape qui consistait à étendre des bâches d’occultation sur toute la surface d’un bassin d’orage. Il fallait détruire les armoises européennes invasives et les jeunes pins qui commençaient à pousser pour ensuite laisser la place à un cortège de plantes locales et essentielles aux insectes pollinisateurs.
A l’occasion du temps d’échange que nous avons eu avec Evan à la fin des travaux, je lui ai posé la question de pourquoi il avait souhaité se reconvertir dans ce domaine. Car avant notre rencontre, j’avais été regarder son travail en tant que photographe. J’ai découvert qu’il publiait régulièrement dans des grands médias américains. Ses sujets de prédilection étaient l’humain et les crises environnementales. Après l’arrivée de ses enfants il a souhaité être dans l’action plutôt que commentateur et observateur. Je ne pouvais qu’être d’accord avec lui. L’action concrète a la vertu de réduire l’angoisse qui nous touche face aux évènements.
Une organisation locale au service du territoire
Ensuite nous sommes sortis des espaces verts pour aller rencontrer une ferme pédagogique. Ce n’était pas prévu mais nos amis nous en ont parlé car ils y ont été bénévoles et parce que le fonctionnement de cette association est très intéressant. La ferme a été créée il y a une quarantaine d’années par des membres d’une communauté religieuse. Ils voulaient au départ proposer à des jeunes, des activités dans lesquelles ils puissent se rencontrer, apprendre et gagner un peu d’argent. Progressivement la structure a évolué et a tissé des liens avec la ville de Natick. C’est cette relation qui est particulièrement intéressante. La ville met à disposition trois personnes à plein temps, du matériel et a protégé les terres pour qu’il ne se passe pas autre chose que de l’agriculture et de l’élevage. Nous avons pu rencontrer Nicky qui est employée par la ville, chargée de communication et du mécénat. Ce qui nous intéressait c’était surtout leur fonctionnement économique. La ferme tire ses recettes pour moitié de ses activités d’éducation à l’environnement, d’un quart de la vente des produits de la ferme (légumes, plants, viande et œufs). Le dernier quart qui permet d’équilibrer le budget provient du mécénat. Les associations (“non profit organization”) ont plutôt bonne réputation aux États-Unis et les gens sont généreux pour les aider.
Les plantes locales au coeur du jardin
Dans nos recherches nous sommes fréquemment tombés sur des sites ou des personnes qui étaient engagées dans la conservation, la production et la réimplantation des plantes sauvages (“native plants”). Nous avions la chance d’être à proximité d’un des conservatoires botaniques que nous sommes allés visiter. Le jardin dans les bois, comme le dit son nom, est un parc composé d’une production de plantes sauvages et d’un jardin qui met en scène ces plantes dans différentes situations. Qui dit bois, dit ombre. L’exposition majoritaire est donc à l’ombre. En avançant sur des chemins bien délimités par des bordures de bois brut, prélevées directement sur place, une succession de massifs met en scène des plantes couvre-sol, des vivaces à fleurs et des arbres locaux . La Nouvelle-Angleterre a la chance de disposer d’une riche diversité de rhododendrons sauvages. Je n’étais pas franchement fan des rhodos, mais là, en découvrant cette diversité, je suis tombé sous le charme de ces fleurs délicates et diversifiées. Les fleurs apparaissent au début du printemps, lorsque les arbres sont tout juste en train de débourrer, et elles viennent éclairer les sous-bois de façon spectaculaire. Je vais regarder si certaines espèces sont disponibles en France pour les ajouter à ma palette. Mention spéciale pour Rhododendron vaseyi. Il faut noter qu’une bonne partie des plantes croisées, des vivaces notamment, ne m’étaient pas inconnues, car elles composent déjà la palette végétale que j’utilise dans mes créations de jardin . Heuchera, Amsonia, Tiarella, Aster…
New-York peut-elle s'adapter au changement climatique ?
Dans notre programme, nous nous étions prévus un passage par New York. D’abord comme n’importe quel touriste qui visite un pays, la capital culturelle reste un incontournable. Et puis on voulait visiter certains parcs et voir si l’on pouvait observer des réalisations en lien avec notre thématique d’adaptation. La ville de New York est confrontée, comme toutes les mégalopoles côtières mondiales, au réchauffement. Hausse des températures et montée du niveau de la mer. En ce qui concerne la problématique du niveau de l’eau, il y a deux soucis majeurs à New York. (On connaît le même souci sur le littoral Français). La mer qui grignote de la terre et s’enfonce toujours plus loin à chaque tempête et l’évacuation des eaux pluviales. Lorsque la marée est haute, ajoutée à un phénomène météorologique important, l’eau ne peut plus s’évacuer et monte à l’intérieur de la ville. La première réponse consiste à éviter ou accompagner les mouvements de la mer pour éviter les inondations (pas vraiment notre thématique, nous n’avons pas creusé) et la deuxième solution consiste à réduire le ruissellement en favorisant l’absorption de l’eau à travers le sol. La ville de New York a mis en place une carte interactive qui référence tous les ouvrages en projet ou réalisés ces dernières années. Malheureusement il y en avait peu dans notre secteur et nous avons eu du mal à trouver des aménagements publics. Nous avons fini par en trouver un qui s’intégrait sur nos trajets. On a été assez déçus, car il était présenté comme un jardin de pluie. Nous sommes restés assez perplexes face à cet aménagement, qui correspondait assez peu à ce que nous appelons en France un jardin de pluie.
Nous avons aussi visité la High Line, cette ancienne voie de chemin de fer menacée de démolition à la fin des années 1990 et sauvée par une association de riverains. A l’image de la voie verte parisienne créée en 1993, ce collectif a proposé de restaurer la High Line dans cet esprit. Le projet a été acté et voté sous le mandat de Mickael Bloomberg et les travaux ont été confiés à James Corner du cabinet Diller Scofidio+Renfro et le garden designer Piet Oudolf . Le résultat est une réussite architecturale et végétale. La complémentarité des architectes se révèle par un design soigné et élégant des différents ouvrages, et la composition végétale crée une véritable atmosphère harmonieuse. Ce parc en ligne s’étend sur 2,3 km, à une hauteur de 9m. C’est un ouvrage qui s’intègre complètement dans une démarche de résilience et d’adaptation aux changements climatiques. La High Line est la plus longue terrasse végétalisée du monde. Le substrat créé pour l’installation des plantes a un coefficient atteignant 80 % de rétention des eaux de pluie. Il y a quand même un arrosage automatique d’installé pour pallier le manque d’eau. Le travail de Piet Oudolf sur le végétal est très intéressant. Il a utilisé principalement des « native plants » pour composer ces massifs et ces ambiances. C’est une vraie réussite !
On ne pouvait pas passer à New York sans au moins passer un temps à Central Park. Ce mythique parc, que l’on connaît en France par les divers films et séries qui le mettent en scène, prend une grosse partie de la surface de Manhattan. Il s’étend sur 341 ha. Ce parc a été conçu par le premier cabinet d’architecture paysagiste des États-Unis, Frederic Law Olmsted et Calvert Vaux. Nous reviendrons un peu plus loin sur Olmsted, car le jardin dans lequel nous avons séjourné a des liens avec lui. F.L. Olmsted estimait déjà au 19e siècle que les personnes vivant en ville devaient pouvoir avoir accès à des espaces de verdure. Pour lui, la démocratie américaine était en jeu si le bien-être des citoyens n’était pas satisfait. Pour répondre à ces besoins, les architectes ont conçu des parcs avec différentes zones. Ont les retrouve très bien quand on traverse Central Park. Il nous a fallu plusieurs visites pour réussir à avoir un aperçu de l’ensemble. On retrouve l’inspiration des parcs anglais avec ces grandes pelouses ponctuées d’arbres de haut jet de différentes espèces (chêne, érable, frêne, micocoulier, hêtre, orme…). Un grand nombre de New-Yorkais profitent de ces grands espaces verts et se retrouvent aux beaux jours pour s’y divertir. D’un point de vue esthétique il n’y a rien qui nous a marqué et ce n’est pas le but de cet espace.
Ce qui est assez saisissant en revanche, c’est le calme ambiant dans certains coins du parc. New York est une ville par endroits extrêmement bruyante. Il y a bien sûr le trafic automobile, les sirènes des secours (ce n’est pas un mythe, on les entend constamment), les hélicoptères qui tournent en permanence et les travaux. Je ne sais pas si nous avons vu une rue sans travaux. Il y a des échafaudages à tous les coins de rue. Tout cela cumulé génère un bruit assourdissant. En s’enfonçant dans les zones de bois de Central Park on arrive quasiment à s’extraire de ce bruit ambiant. L’effet de barrière acoustique végétale se matérialise concrètement et efficacement. L’effet sur le ressenti et le bien-être est immédiat. Central Park a donc été un lieu de visite et de curiosité autant qu’un endroit nécessaire à notre « survie en milieu urbain hostile ». Nous n’avons pas spécialement noté d’innovation ou de technique qui pourraient traduire une recherche d’adaptation. Il y aurait probablement moyen de réduire considérablement des surfaces de tonte, mais j’ai eu le sentiment que, dans les espaces que nous avons visités, les pratiques de tonte restaient encore très présentes.
En revanche, ce qu’il était intéressant d’observer, c’est leur gestion des massifs. Il y en a pas mal dans certaines zones et ils sont assez grands. La solution trouvée fait encore appel aux native plants qui les composent à 80 %. La plupart des plantes sont des couvre-sol. Le reste du massif est rempli par des arbustes. Résultat, il n’y a quasiment rien à faire, si ce n’est du débroussaillage de contours.
Il y a beaucoup d’autres parcs à New York qui auraient mérité que l’on s’y attarde mais New York est une très grande ville et une semaine ça passe vite. Il y a aussi tout un travail autour de la végétalisation des toitures et des murs mais difficilement accessible. L’accès aux hauteurs est assez cher et nous avions d’autres priorités.
Rencontre avec une passionnée de jardin et de plantes autochtones
Dans la même thématique des native plants, nous sommes allés rencontrer, après notre séjour à New York, Carolyn Summers, à Liberty dans les Catskill Moutains (New York State). Carolyn Summers est auteure d’un ouvrage sur la flore locale de Nouvelle-Angleterre. Elle a créé le jardin de flying trillium, où elle a conçu des massifs composés uniquement avec des plantes locales. Elle a su marier les différentes espèces avec beaucoup de finesse et de talent, pour créer un jardin vraiment harmonieux. Carolyn Summers est engagée depuis ses débuts dans la préservation du vivant; une partie de son jardin est une réserve de faune . En faisant le tour nous avons pu admirer une belle collection de conifères locaux et de déclinaison de cultivars nains. Tout au long de la visite, j’ai pu reconnaître des plantes grâce à leur morphologie proche de leurs cousines européennes. Heureusement notre guide connaissait relativement bien les noms scientifiques, cela nous a permis d’échanger et de valider le nom des plantes.
Le printemps était bien avancé et l’été pointait son nez, signe pour nous qu’il était temps de migrer vers notre seconde étape à suivre…


















































