Quand le vivant nous envoie les signaux du changement
Ou comment 25 années passées sur le terrain ont profondément transformé mon regard sur le vivant.
Des premiers jardins aux arbres
C’est en 1998, après avoir obtenu mon diplôme de jardinier, que j’ai commencé ma carrière professionnelle dans le monde des parcs et jardins. J’ai eu la chance de pouvoir occuper un premier emploi, soutenu par le dispositif des emplois jeunes de l’époque, dans une collectivité.
J’avais en charge l’entretien d’un parc de loisirs nouvellement créé, ainsi que les terrains de sports. En complément de ce travail j’ai pu continuer à apprendre sur la gestion des espaces naturels grâce à différentes formations dispensées au sein de la fonction publique territoriale.
Les mois et les saisons se sont enchaînés et j’exécutais mon travail avec plaisir, profitant d’être à l’extérieur au contact des plantes et des usagers du parc. Mais j’avais tout juste 20 ans et l’envie de vivre d’autres expériences m’a vite rattrapé. Pendant mes études j’avais effectué plusieurs stages chez un arboriste grimpeur et ce que j’avais pu y découvrir m’avait vraiment beaucoup plu, sans savoir encore que j’y consacrerais une grande partie de ma carrière.
J’ai alors rejoint un centre de formation pour suivre un parcours afin d’obtenir le certificat de spécialisation en taille et soins aux arbres.
Nous étions à la fin de l’année 1999, lorsque la France fut frappée par deux tempêtes successives, provoquant de nombreux dégâts sur tout le territoire et le naufrage du pétrolier Erika.
La marée noire qui suivit cette catastrophe marqua un tournant dans la perception de mon environnement proche et me toucha profondément. Face à ce désastre, j’ai pris conscience de la diversité et de la fragilité du vivant que je voyais agoniser sur les plages couvertes de mazout.
Ne pouvant rester simple observateur, je me suis porté volontaire pour aider au nettoyage des oiseaux et des plages.
C’est dans ce contexte tourmenté que j’ai débuté ma formation d’arboriste grimpeur. J’ai le souvenir de nos premiers chantiers collectifs, où nous sommes allés prêter main forte pour le nettoyage d’un parc dans le Limousin. Nous étions face à un mikado géant, dans lequel il fallait mettre en sécurité des arbres à moitié couchés. La formation s’est poursuivie, alternant entre des semaines au centre de formation et des semaines en entreprise.
Quand les premiers signaux apparaissent
Ce qui m’a le plus marqué durant cette année, c’est la météo. Je garde un souvenir très précis de l’hiver 2000-2001. Nous avons enduré une succession de dépressions océaniques avec beaucoup de vent et de pluie. Je n’avais pas souvenir d’avoir vécu une période si longue et aussi mouvementée jusqu’à présent. Je vivais seul et un sentiment d’inquiétude a commencé à me saisir face à cette situation. À la fin de chaque journée, je rentrais avec mes vêtements de protection trempés. Le soir en m’endormant, le vent semblait ne jamais vouloir s’arrêter.
Avec le recul, ces souvenirs sont restés gravés dans ma mémoire parce qu’ils étaient inhabituels. Je ressentais que quelque chose évoluait, sans encore parvenir à mettre des mots sur cette impression.
À cette même période, je consacrais une grande partie de mon temps libre à l’ornithologie. Quelques années auparavant je pensais que cette discipline était inaccessible pour moi. Mais une rencontre avec un observateur le long d’un chemin m’a montré qu’il était possible, en tant qu’amateur, d’exercer cette activité.
Après quelques mois de pratique mes yeux ont commencé à être entraînés et j’étais en capacité de reconnaître une belle diversité d’oiseaux. Parmi mes observations, une espèce revenait souvent : le héron garde-bœufs. Cet oiseau de la famille des échassiers se rencontre dans les champs en compagnie des troupeaux de vaches. Ayant grandi à proximité de fermes, je n’avais pas le souvenir d’avoir rencontré ce type d’oiseaux dans mon enfance. Je découvris alors que cette espèce provient de régions méridionales et qu’elle est en pleine expansion vers le nord.
Cette observation a marqué le début des signaux qui ont commencé à exprimer les changements en cours.
2003 : quand les jardins commencent à changer
En août 2003, je créai ma première entreprise, qui avait pour mission d’aménager et d’entretenir les jardins avec des méthodes douces et respectueuses de la faune et des plantes.
Comme beaucoup de Français, je souffris de la chaleur inhabituelle de cet été-là. Personne n’imaginait encore qu’il resterait comme un des premiers tournants majeurs de notre histoire climatique. Plus de 15 000 personnes perdront la vie.
Je me souviens d’une conviction qui naît progressivement : si notre environnement change, alors notre manière de concevoir les jardins devra, elle aussi, évoluer.
Lorsque je plantais un arbre à mes débuts, je ne pensais pas seulement au chantier en cours. Je l’imaginais déjà vingt ans plus tard, offrant son ombre à ceux qui vivraient dans ce jardin. Sans le savoir, je commençais déjà à planter pour le climat de demain.
Observer pour imaginer les paysages de demain
Les années se sont succédé sans se ressembler, à l’exception d’observations inhabituelles qui se répétaient. Une hirondelle aperçue un 27 décembre au-dessus d’un lac, un automne exceptionnellement doux où les arbres ont conservé leurs feuilles jusqu’au début de l’hiver, des floraisons plus précoces…
À chaque fois, ces événements pourraient être considérés comme des exceptions. Pourtant, mis bout à bout, ils dessinent peu à peu une autre réalité d’un paysage qui change. À ce moment-là, je ne cherche pas encore des réponses, je continue simplement à observer et à noter.
Je ne sais pas encore que cette succession de signes va m’amener, des années plus tard, à créer un jardin où je pourrais observer et expérimenter des techniques puis traverser l’Atlantique pour rencontrer d’autres acteurs qui imaginent les paysages de demain.
Mais cette histoire, c’est celle des prochains chapitres.